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samedi 18 décembre 2010

Dr Bobologue et Mr Ego

Des motivations non strictement amicales me conduisent à fréquenter de temps à autre le même médecin. Il faut s’armer de patience dans la salle d’attente, qui porte vraiment bien son nom. Le passage devant le médecin est au contraire la séjour plus rapide que l’on puisse effectuer dans un cabinet, tous types confondus. Encore le mien est-il francophile et n’hésite-il pas à sortir du problème qui m’amène et des 5 minutes normales. Mais c’est une exception. Ce n’est pas en Allemagne que les grands-mères peuvent raconter leur vie au médecin.

Celui-ci m’a envoyé faire des analyses dans un laboratoire indépendant, ne faisant pas excessivement confiance à l’exactitude celles qui sont pratiquées dans son cabinet. Le fait que l’attente y a été plus courte que la visite, quel changement ! Mieux, je reçois le lendemain les résultats à mon domicile. Je retrouve d’efficacité germanique. Dans l’en-tête, j’ai l’œil attiré par la liste des membres du cabinet, que voici (moins leurs noms).

Ils sont tous docteur, rien de surprenant. Mais ils sont « Dr. med. », soit docteur en médecine. Cela paraît évident en France, où seuls les médecins se voient gratifiés du titre de Docteur. Mais tout titulaire d’un doctorat est ici « Monsieur/Madame Docteur Machin ». Le Français se sent gratifié : il n’a pas passé quatre, cinq ou six ans à travailler comme une brute pour qu’on le regarde comme un parasite de la société, sur lequel gouvernements, recteurs, propriétaires d’appartements et CRS peuvent s’essuyer les pieds, le mépris en bandoulière. Un peu de reconnaissance fait du bien à l’ego. Cela devient plus surprenant quand on vous êtes Docteur à la Poste, quand on peut l’afficher sur sa sonnette, quand on vous demande votre titre lorsque vous vous abonnez à un journal, que vous passez à la banque, et j’en passe. Car les Allemands ont manifestement la passion des titres. Il n’y a pas que les Dr., mais aussi les MA (magister : titulaire d’un actuel Master), les Pr. (Professeurs bien sûr), etc.

Les médecins pratiquent la surenchère, comme on le voit ici. Le premier est simplement docteur en médecine, comme tous les autres. Mais le second est aussi « Dr. rer. nat. », donc Docteur un sciences naturelles. En plus de son doctorat en médecine, le bougre a effectué un véritable travail de recherche. Il a un titre plus long que son collègue, non mais.

Le dernier est le plus titré : Priv. Doz. signifie « Privat Dozent » : en plus d’un doctorat, il a réussi à obtenir son Habilitation à diriger des recherches. Il n’est pas encore professeur, mais c’est le marchepied qui y conduit. Le marchepied est souvent abrégé PD, ce qui ne fait sourire que les Français. Les Allemands ont un humour plus raffiné.

Malgré la germanophilie qui me caractérise, rien n’y fait, je ne m’habitue pas à cette omniprésence des titres, qui me paraît un peu ridicule. Je prônerais plutôt l’abolition total de l’usage des titres, y compris pour les médecins. Mais j’en reparlerai le 04 août.

jeudi 9 décembre 2010

Munich, ville de tous les dangers

Règlement de comptes à OK LMU

Hier, le quartier de l'université, où je travaille, était en émoi. 60 policiers, escortés par des ambulances, bloquaient dans la matinée la Schellingstrasse et les bâtiments de l'université (LMU). Un homme armé était dans la cafétéria et l'on craignait sans doute un massacre. Il s'avère que c'était simplement un doctorant qui venait rencontrer son directeur de thèse (ici). Armé. Qui veut encore devenir professeur d'université?

*

Encore les délinquants étrangers

En 2009, un groupe d'adolescents suisses allemands en visite à Munich y avait tabassé des passants, pratiquement à mort. Ils viennent d'être condamnés à de lourdes peines de prison.

Mais voici que d'autres de leurs compatriotes font parler d'eux. Hier soir avait lieu à Munich le match FC Bayern-FC Basel (Bâle), comptant pour la ligue des champions. Les supporteurs bâlois sont réputés pour leur agressivité. Ils étaient attendus: plus d'un millier de policiers étaient déployés depuis le matin, dès les quais de la gare centrale (voir ou encore ici). Les ultras de Bâle ont provoqué dans l'après-midi une énorme pagaille dans le métro,l a police a dû massivement intervenir, au prix de sérieuses perturbations et de quelques dégradations (3-0 pour le Bayern, non mais).
Il est piquant de constater que ce sont les Suisses allemands qui ont fait le succès du récent référendum sur les délinquants étrangers et l'on parierait volontiers que ceux qui venaient mettre le feu à Munich ont dû y contribuer.

jeudi 11 mars 2010

Vérités et légendes : la ponctualité allemande

Mon appartement est un meublé que mon propriétaire a voulu équiper et décorer de sorte à que je n’aie rien à acheter. Le généreux homme l’a pourvu de toutes les commodités, verres à vin et serviettes de toilette, machine à café et draps, produit d’entretien et couverts, café et shampoing, etc. Quand je suis arrivé, il y avait aussi pas moins de six calendriers au mur. Dans le salon, deux calendriers d’entreprises comme on en raffole ici, où l’on a sous les yeux les trois mois à venir et où un cache en plastique permet de signaler le jour au fur et à mesure que le temps avance. Un autre modèle, en jaune, égaya la cuisine, qui bénéficie aussi d’un plus classique calendrier muni de photos de fruits, subtile allusion à un précepte de bonne santé. Pour parachever l’équipement de la cuisine on trouvait un éphéméride sans doute destiné à me faire rentrer dans le droit chemin, puisqu’il présentait chaque jour un précepte religieux, développé au verso par des citations de l’Écriture (la seule, l’unique).

Dans ma chambre enfin, je pouvais admirer face à mon lit, trônant en plein centre du mur, un luxueux calendrier Mercedes qui doit bien mesurer 80 x 50 cm.

La date ne suffit pas à assurer le ponctualité. À côté, sur la télévision, un gros réveil affiche l’heure en lumineux caractères rouges. Il en va de même dans la salle de bain – sans télévision – et dans la cuisine. Me voici donc à la tête de quatre réveils, sans compter ceux avec lesquels j’étais parti (deux seulement) et l’heure qui s’affiche sur le téléphone, les portables (Handys), l’ordinateur fixe… On voit bien jusqu’où la passion allemande de la ponctualité peut conduire.

Mon propriétaire n’est pas isolé, si j’en juge par l’étendue des rayons « calendrier » dans les magasins allemands et par les deux calendriers dont m’a gratifié l’institution qui m’héberge.


On peut également éprouver cette légendaire ponctualité dans la vie courante. Les magasins ouvrent et ferment précisément à l’heure dite. Les métros, les bus ou les tramways sont d’une ponctualité tout aussi métronomique. Quand des déménageurs vous disent qu’ils passent « à partir de 8 h 30 », ne croyez pas être livré à midi, mais attendez-vous plutôt à les voir sonner à 8 h 30.


Vivre en Allemagne ne se résume cependant pas à suivre le lapin blanc et sa montre. Un employé du chauffage, qui devait passer entre 11 h 30 et 12 h 30, a ainsi osé passer à 12 h 45, au risque de briser l’image que je me faisais de la Nation allemande et de ses valeurs. Pire, il arrive fréquemment que le S-Bahn (le train de banlieue de Munich) soit en retard, pour une raison simple : toutes les lignes devant passer dans le centre par les mêmes voies, un incident sur un seul de ces trains fait dérailler toute la belle horlogerie munichoise. Même les trains nationaux partent souvent avec du retard, peut-être à cause de la complexité des correspondances dans un pays décentralisé au possible. Mais ça fait mauvais effet.


Il est aussi un domaine où la ponctualité est toute particulière, l’université. Cours, conférences, séminaires, colloques, commencent à une heure fixe. Disons, par exemple, 10 heures. Mais si, en bon Français soucieux de faire aussi bien que les Allemands, vous êtes présent à 10 heures pile, vous serez le seul. Car tout, ou presque, commence « c.t. », cum tempore, soit un quart d’heure plus tard. C’est le quart d’heure académique de tradition et l’on ne rigole pas ici avec la tradition, même si c’est de non ponctualité. Encore que : le même Français, instruit par l’expérience décidera de n’arriver qu’à 10 h 15. Il ne trouvera aucune place pour s’asseoir, tout le monde étant arrivé entre 10 h 13 et 10 h 14. Il fera alors partie du lot des retardataires – car il y en malgré tout – qui cherchent une place fébrilement ou vont s’emparer à grand bruit d’une chaise dans la salle voisine. Pour lui compliquer la vie, il existe aussi des conférences qui commencent à l’heure pile, sine tempore, cela va de soi.

Pas de cela au Goethe Institut, où les cours commencent à l’heure. Mais où, excepté lors de la première heure du premier jour, je n’ai jamais vu un enseignant commencer à l’heure – ni, du reste, finir dans les temps. Les Allemands sont donc des gens ponctuels qui savent être en retard.

mardi 2 mars 2010

Alexandre le Grand à Mannheim


Il y a dix jours, j’ai fait un deuxième séjour dans le Palatinat, région allemande voisine de la France, à cheval sur le Rhin et un de ses affluents, le Neckar. La région est actuellement partagée entre deux Länder, la Rhénanie-Palatinat (au nord-ouest) et le Bade-Würtemberg (au sud-est). La vieille capitale du Palatinat est Heidelberg, où j’étais allé en novembre. L’actuelle en est Mannheim, ville neuve édifiée à partir de la fin du XVIIe siècle, après qu’Heidelberg ait quasiment été rasée par les troupes de notre débonnaire Louis XIV. Mannheim était donc une ville baroque édifiée sur un plan orthogonal.

Il en reste le château, inspiré de Versailles. Il serait le plus grand d’Allemagne avec ses 400 pièces. L’université y siège aujourd’hui, la malheureuse : en France, on y aurait mis un Ministère des finances, une présidence de région ou n’importe quel autre bâtiment du pouvoir. Nous n’avons pas fait la Révolution pour rien. De la période baroque subsiste aussi une massive église, l’église des Jésuites.

La façade est assez élégante et le grès rose, qui caractérise tant de bâtiments dans la région, lui donne une certaine chaleur. L’intérieur est aussi sobre, assez élégant, mais suscite assez vite l’ennui, du moins pour qui ne souhaite pas y effectuer ses dévotions.

Le bâtiment ci-dessous doit être un des rares vestiges que la ville conserve de la période 1900, dans une tendance un peu art nouveau-blockhaus, assez amusante au fond.

C’est à peu près tout ce qu’il y a à avoir à Mannheim. La ville est à peu près exclusivement une ville de la seconde moitié du XXe siècle. Nœud ferroviaire et centre industriel importants, elle a pratiquement été rasée pendant la seconde guerre mondiale, au point que, pour une fois, les Allemands n’ont même pas cherché à la reconstruire à l’identique. On se promène dans des rues sans numéros, comme dans une bataille navale géante (L3-M2, coulé !), avec consternation. De 1945 à aujourd’hui, les appels d’offre devaient sans doute prescrire aux architectes « imagination exclue ». Les immeubles sont donc moches et remoches.

Quel intérêt y a-t-il donc à visiter Mannheim ? Le château ne vaut pas à lui seul trois ou quatre heures de train. Manhheim est simplement dotée d’une musée actif, qui offrait ces derniers mois une exposition « Alexandre le Grand et l’ouverture du monde. Les cultures asiatiques en mutation ». Une assez belle exposition que je suis allé visiter entre amis, juste avant qu’elle ne ferme. Pédagogique, elle rassemblait des objets du monde entier, ou presque, pour replacer l’aventure d’Alexandre dans son contexte oriental et retracer, à grand traits, les avatars (en 3D) de l’hellénisme de l’Iran à l’Inde en passant par Asie centrale.

Il y en avait pour tous les goûts, même pour les enseignants prêts à perdre toute dignité devant un vrai-faux casque macédonien et une non moins réussie sarisse, cette lance de six mètres.

On comprend pourquoi on l’a exfiltré de France pour le placer en vivarium en Allemagne, où on a la sagesse de ne pas lui confier des cours.

Après ce moment culturel, il reste à traverser la ville. Plus de culture dans un trajet au milieu des vitrines de cet actif centre commerçant, où l’on vend de tout. Ouvertement, comme on peut le constater sur cette vitrine, située en plein centre, dans un quartier qui n’a rien d’interlope.

L’objet de droite est semble-t-il destiné à équiper les douches des esseulées.

La ville ne valant assurément pas la peine d’y rester, nous allons dormir à un quart-d’heure d’ici. À Heidelberg.

samedi 6 février 2010

Gross Mahler à l’uni

Mardi dernier, je suis allé écouter avec quelques amis un concert donné par l’Abaco-Orchester, l’orchestre des étudiants de l’université. J’ignorais l’existence de cet orchestre jusqu’en décembre dernier. Nous dînions alors dans une brasserie du quartier. Une longue table était occupée par un joyeux groupe qui descendait des bières. Il s’en allaient les uns après les autres, gais et parfois titubant, en exhumant de dessous la table des étuis à instrument de musique. Une controverse amicale m’opposa à l’un de mes voisins au sujet d’un étui : j’y voyais un étui à violon, alors que c’était selon lui un étui à tuba (ou à flûte, ma mémoire me fait défaut). Nous avons interpelé le propriétaire pour trancher notre désaccord – en ma faveur –, lequel propriétaire nous a donné des prospectus annonçant le concert de mardi.


Il suffisait de traverser la rue pour aller dans les bâtiments trapus de l’université. À l’étage se trouve la « Große Aula », en quelque sorte l’auditorium, la salle de prestige dont chaque université allemande est dotée (vous avez vu en novembre celle de Heidelberg, ici). Une vaste salle rectangulaire, avec un balcon, pourvue, derrière la scène d’une abside. Comme souvent, on remarque un épais plafond à caissons en bois sombre. Mais le reste de la décoration évite les boiseries : sur un fond blanc tranchent des mosaïques de style austère, une horloge fantaisiste et une série de décors, dorés. Parmi eux, des masques de théâtre antique, derrière la scène et surtout, ô surprise, sur le balcon, une série de reproductions assez fidèles de monnaies antiques, essentiellement grecques : ainsi Cnossos avec le Minotaure (il manque le Labyrinthe), Athènes et sa chouette, Syracuse et la nymphe Aréthuse, Corinthe et Pégase, mais aussi, plus exotique, Tyr ou Rome, cela va de soi. Sans doute est-ce héritage d’une époque, le XIXe siècle, où les universités européennes prétendaient puiser leurs racines et leur enseignement dans l’humanisme et dans l’Antiquité. Cela a valu à la Sorbonne des fresques assez pompières mais fort distrayantes.


L’ambiance était fort bon enfant, le public jeune, comme l’orchestre. Celui-ci rentre sur scène en traversant la salle, salué par un public de fans, enthousiaste mais fort discipliné et manifestement connaisseur. On dit le public munichois composé de fins et exigeants mélomanes, cela doit valoir aussi pour les étudiants, du moins pour ceux qui étaient là mardi. Le programme, outre des babioles dispensables, avait pour morceau de choix la première symphonie de Mahler. L’orchestre était donc nombreux, qui emplissait la scène pour cette musique opulente. Si ce n’est pas l’œuvre la plus difficile du répertoire, elle exige beaucoup par sa durée, les difficultés de faire jouer ensemble pendant une heure un orchestre aussi vaste. Les pupitres des vents et des bois sont particulièrement sollicités, comme on ne sait : cette mauvaise langue de Debussy traitait les symphonies de Mahler de « Bibendums ». Il est de bibendums qui vous mettent en joie, comme cette symphonie-ci. Le chef, lui aussi juvénile, voire gracile, était passionné et a insufflé une belle énergie à un groupe d’amateurs au fond fort impressionnants. Il y a bien eu des approximations, des difficultés de mise en place çà et là, mais on ne peut comparer cette exécution avec celle des orchestres professionnels. Il fallait être bien grincheux pour être critique et bouder le plaisir reçu. Si l’on ajoute que les examens ont lieu en ce moment, on ne peut que faire casquette basse devant ces étudiants qui nous ont procuré un Gross plaisir.

vendredi 18 décembre 2009

Étudiants, diants, diants, la suite


Les étudiants allemands arriveront-ils à obtenir gain de cause et à abattre le processus de Bologne ? S’il est difficile de deviner la suite des événements, j’en doute. Ils sont certes efficaces et bien organisés. La protestation passe naturellement par des manifestations mais aussi l’occupation des Audimax, les grands amphis des universités allemandes. Le mot d’ordre est « Unser Uni Brennt » (notre université brûle) mais l’inventivité des banderoles est presque infinie.
Ici celle qui figurait fin novembre dans le hall de la « nouvelle université » de Heidelberg, où l’on appréciera la dénonciation des notes en bas de page (« vous avez remplacé les philosophes par les bureaucrates/la pensée par les notes en bas de page/l'esprit par les boîtes à archives»).

L’occupation des Audimax est symbolique et ne nécessite pas un grand nombre d’étudiants. Mais ils ne sont pas délogés pour autant des locaux. Je ne connais qu’un seul contre-exemple, Tübingen. Même en Autriche, où les occupations sont totales (on dort et mange même dans les centres de recherche) et posent bien des problèmes, à ma connaissance, on ne déloge pas les étudiants. C’est qu’en Allemagne (au moins) les recteurs ne sont pas des agents du pouvoir mais des universitaires élus par leurs pairs dans chaque université. On comprendra qu’ils hésitent un peu à demander l’envoi de la troupe, comme on le fait si souvent en France. Pire, ils négocient et discutent avec les étudiants : l’occupation des Audimax s’est la plupart du temps faite avec leur accord. Discuter au lieu de taper, quel mauvais exemple !

Cela dit, le mouvement me semble (de façon empirique) plutôt minoritaire. Le nombre d’étudiants occupants et mobilisés ne paraît pas très impressionnant. A en juger par leurs modes d’actions, leurs revendications et la phraséologie, je dirais que l’on a affaire aux habituels étudiants d’extrême gauche et de leurs sympathisants. Calmes, policés, mais très déterminés. Il y avait, il y a trois semaines, une réunion à Munich pour la rédaction d’un appel européen. Des groupes de travail se sont réunis pour le préparer et le voter dans l’Audimax. Je suis allé y faire un tour le samedi. On mange, on dort dans l’amphi, bariolé de banderoles. Je n’y suis resté que quelques vingt minutes, assez instructives au demeurant. On y discutait longuement de l’usage des photos: allait-on autoriser les photographies de l’ensemble de l’amphi, totalement les interdire ou les autoriser seulement pour un coin de l’Amphi et si oui lequel et selon quelles modalités ? Chaque proposition est approuvée en silence on n’applaudit pas, on lève les deux mains en les agitant, « ainsi font font, les petites marionnettes »… On est loin du chaudron des AG françaises. La discipline est en apparence plaisante, mais le spectacle ridicule. On voit bien qu’elle n’empêche pas les discussions de s’ensabler dans l’anecdotique, dans le pinaillage dont raffolent les militants professionnels, les intégristes du combat.
Comme on peut le constater, je n’ai pas attendu le résultat du vote et n’en ai fait qu’à ma tête. Je suis toujours vivant. De cet appel, fort peu européen dans sa rédaction, je parierais qu’il ne sorte pas grand chose et que le mouvement n’obtiendra pas beaucoup.

À moins que… les Allemands sont surprenants. Les négociations en cours ont déjà donné quelques résultats : une partie des revendications concernant l’accès au Master pourrait être entendue. Le reste est une épineuse question d’argent ou tellement utopique que personne ne pariera sur leur réussite. Cela dit, le Président de la République (vous lisez bien), Horst Köhler, a prononcé assez récemment un discours dans lequel il disait comprendre les revendications et dénonçait le sous-investissement allemand dans les universités – pourtant bien moins grave qu’en France. On échange ?

jeudi 17 décembre 2009

Étudiants, diants diants


L’Allemagne est en ce moment secouée par un assez important mouvement de protestation étudiante, qui a pris sa source en Autriche et a trouvé des échos notamment en Suisse. Les revendications sont multiples : face aux frais d’inscription – plus importants qu’en France – on souhaite la gratuité complète des études, une hausse des moyens alloués à l’université ; un libre accès au Master sans sélection préalable ; enfin, la mise à bas du « processus de Bologne », nom donné à l’harmonisation européenne des cursus, mise en œuvre depuis environ une dizaine d’années. C’est le système connu en France sous le nom de LMD, Licence-Master-Doctorat, en Allemagne Bachelor-Master-Doktorat. Il y en a sous doute d’autres ferments, notamment en Autriche, que je ne maîtrise pas du tout.


Les revendications me paraissent en grande partie justifiées. Si les frais ne sont malgré tout pas très élevés, ils posent problème aux étudiants les plus modestes, d’autant plus que les bourses mensuelles ne dépassent pas 400 euros par mois. La gratuite totale est en revanche une illusion assez démagogique. Il y a eu quelque expériences d’abandon des frais, mais l’université y a alors perdu une grande part de ses ressources alors que le nombre d’étudiants a considérablement augmenté (c’est un des problèmes autrichiens). Vous imaginez la qualité de l’enseignement que l’on peut dispenser dans ces conditions. L’accès automatique au master (donc au diplôme de bac plus 5) me semble encore plus démagogique – et un rien contradictoire quand on a protesté contre l’allongement de la durée du premier diplôme de 2 à 3 ans.


Mais c’est un point de vue d’enseignant. Nos critiques ne sont pas les mêmes, je partagerais plutôt celles des enseignants allemands avec qui j’ai pu discuter. Le processus de Bologne est censé faciliter les échanges entre étudiants européens en harmonisant diplômes et rythmes de vie. En Allemagne, en vertu de la structure fédérale, il a été instauré indépendamment dans chaque Land. La diversité des solutions adoptées est telle que les échanges entre étudiants de Länder différents est devenue bien plus difficile qu’avant la réforme. Comme l’autonomie des universités n’est pas ici un attrape-nigaud, chaque université a concocté ses propres pâtes bolognaises, indigestes pour la voisine. Voilà comment on créée un capharnaüm européen. Bien plus, les enseignants se plaignent, comme nous, d’être devenus des machines à faire passer des examens et à donner des notes, comme de la logique de plus en plus consumériste des étudiants, qui vont à la chasse aux crédits et non au savoir. Ils dénoncent la bureaucratisation de la recherche, le manque de moyens, la mise en concurrence frontale et brutale des universités et des universitaires. La concurrence n’est pas un mal en soi si elle se traduit par une émulation. En Allemagne, comme chez nous (et pire, chez les Anglos-Saxons), elle se manifeste par une inflation exponentielle des publications, inversement proportionnelle à leur qualité, à la constitution, ou à la prospérité d’un groupe de super-Professeurs, super-payés, qui doivent leur place bien moins à leurs qualités professionnelles qu’à leur capacité à s’insérer dans le système de pouvoir, et en particulier dans le réseau de ceux qui évaluent les universités : un petit groupe est ainsi employé (et grassement payé) dans les agences (privées) qui notent les universités réclamant le statut d’excellence. Un de mes interlocuteurs y voit la mise en place d’un véritable système de corruption. Il y a au moins une confusion des genres et un groupe de cumulards que nous connaissons fort bien, et depuis longtemps, en France. De ce côté-ci du Rhin, les enseignants ne se révoltent pas, contrairement aux étudiants, qui n’ont, au fond, pas les mêmes griefs. Le Professeur allemand ne proteste pas, par atavisme, sans doute, mais aussi par ce qu’il est Herr Professor, un homme puissant, un privilégié qui a lutté pour obtenir cette place. Il n’existe pas d’équivalent de notre vaste corps intermédiaire des maîtres de Conférences (Dozent ici), qui a mené la révolte l’an passé. Nous savons bien que s’il avait fallu compter sur nos Professeurs à nous, l’université serait restée paisible et ils seraient presque tous allés à la mangeoire.


Quoi qu’il en soit, le processus européen en cours est pour la plupart d’entre nous, des deux côtés du Rhin, un vrai désastre. Le couple semestrialisation-Bologne est, à mes yeux, d’abord une catastrophe pédagogique, avant de porter en germe l’abaissement des niveaux de l’enseignement comme de la recherche dans toute l’Europe, voire une destruction de ce que notre système a de meilleur. L’atomisation, la culture du zapping, le goût de la vitesse au détriment du mûrissement, le consumérisme atteignent les étudiants comme les enseignants. Certains de mes amis socialistes défendent encore le processus, car il fut lancé par eux et parce qu’il aurait été saboté par le manque de moyens alloués. Le second point est juste, mais, vu d’ici encore plus qu’en France, on voit surtout l’œuvre d’un rabot bureaucratique et dogmatique, qui n’a jamais pris en compte la réalité des structures existantes ni fait confiance au pragmatisme – aggravé par le libéralisme ambiant . Un processus assez jacobin, donc français dans sa conception. Non, il n’y a pas lieu d’en être fier, comme de savoir que l’infatué Claude Allègre en a été un des maîtres d’œuvres.